La christianophobie est bien réelle

Dans son homélie de la messe chrismale mercredi soir, le cardinal André Vingt-Trois a déclaré :

« […] En fait, nous ne sommes pas seulement devant un effacement culturel des références chrétiennes qui serait le fruit d’un oubli ou d’une inculture. Nous sommes devant un projet militant qui hérite, pour une part, des vieux filons anticléricaux du XIXe siècle en feignant de craindre que l’Église puisse exercer un pouvoir occulte. Pour une autre part, il exprime la difficulté des hommes à reconnaître une véritable transcendance. Ce projet militant ne combat pas seulement le catholicisme comme une cible privilégiée. II vise aussi à l’élimination de toutes les religions de l’espace public et notamment de la religion musulmane. Même si certaines revendications laïques ne sont souvent que l’habillage républicain d’un anti islamisme ou d’un antisémitisme larvé et inavoué, elles ne sont pas sans effet sur l’attitude à l’égard du christianisme dans notre société. Nous éprouvons concrètement que ce militantisme aboutit à des aberrations qu’il s’agisse des discussions oiseuses sur les crèches ou sur les menus des cantines ou encore du récent refus de la RATP d’annoncer un concert en faveur des Chrétiens d’Orient dont, par ailleurs, la France prend à cœur d’assurer la défense à l’O.N.U. tandis qu’elle fait légitimement état de l’accueil qu’elle accorde à des chrétiens syriens. Quand l’ignorance culturelle assimile toutes les religions à un modèle unique de croyance et à un unique système de fonctionnement elle devient inapte à une laïcité authentique et elle ouvre le champ social à l’émergence d’un « front des religions ». Si la dérision et la caricature ont leurs auteurs qui doivent pouvoir s’exprimer, une société civilisée ne peut pas réduire le socle culturel de son unité à ce seul modèle. Elle doit sans cesse développer les capacités rationnelles et créatives de ses membres et les faire respecter y compris dans leurs expressions religieuses qui ne sauraient devenir les seules victimes d’une nouvelle censure.

Dans ce contexte polémique, les chrétiens ne peuvent pas se comporter simplement comme les représentants d’un groupe minoritaire qui s’estimerait lésé, fût-il religieux. Nous ne sommes pas à rechercher fébrilement une reconnaissance culturelle et publique et à guetter les signes de la bienveillance des puissants à notre égard. Notre identité n’est pas de cet ordre. Elle est tout à fait compatible avec la méconnaissance, l’injustice, voire la brimade et la persécution. Nous ne demandons rien de plus que ce qui est le droit commun : la liberté de conscience, la liberté de culte et la liberté d’expression garanties par la Déclaration Universelle des droits de l’Homme. Et nous demandons que ces libertés soient respectées non seulement pour les chrétiens mais aussi pour tous les autres et non seulement dans notre pays mais dans tous les pays.

Certains chrétiens vivent cette situation plus difficilement parce que leur appartenance à l’Église repose davantage sur un conformisme culturel que sur une conviction personnelle. Ils sont plus tentés de se poser en victimes d’une prétendue « christianophobie » qu’ils ne se considèrent appelés à la mission de l’Église pour laquelle ils ne se sentent ni légitimes ni motivés. Ils craignent de manifester un particularisme religieux dans une société qui ne connaît que le consensus a minima comme marque de son « vivre ensemble » et qui craint les choix particuliers qui obligent à réfléchir. »

Pourquoi opposer les deux ? Pourquoi opposer les chrétiens qui dénoncent la christianophobie, comme mon confrère Daniel Hamiche sur son excellent Observatoire, travail que personne n’effectue, et les chrétiens missionnaires ? Dénoncer la christianophobie c’est aussi ouvrir les yeux de nos contemporains sur la haine et l’hypocrisie à l’égard de la religion la plus persécutée au monde. Beaucoup de nos contemporains catholiques, en France, croient encore qu’ils vivent dans une société apaisée, un peu bisounours, dans laquelle ils se laissent bercer. D’ailleurs, les chrétiens missionnaires sont souvent aussi les mêmes qui dénoncent à juste titre la haine et la discrimination subie par les chrétiens.

Nos évêques ne veulent pas dénoncer la christianophobie, comme ils répugnent à dénoncer le crime de l’avortement, de l’euthanasie… Au fond, ils ont un vrai problème avec la justice. Travailler à la justice sociale consiste à regarder la société telle qu’elle est et non telle qu’on la rêve. Nous avons des évêques qui se sentent dépositaires d’une fausse paix sociale. Et c’est pourquoi ils redoutent ces catholiques remuants qui appellent à manifester, à pétitionner, à réagir contre une loi qui viole la loi naturelle, contre la haine à l’égard de l’Eglise. Et quand nos évêques osent bouger, ils oublient souvent de parler de loi divine…

Alors non Monseigneur, nous pouvons très bien dénoncer la christianopobie sans limiter notre foi à un conformisme culturel. Ce sont nos convictions qui nous font agir pour défendre la Sainte Eglise du Christ. Nous ne nous posons pas en victimes et cette christianophobie n’est pas « prétendue », elle est bien réelle, il ne sert à rien de la cacher à vos fidèles.