Le refus de la souffrance, une erreur ?
« Du haut des Cieux, regarde et vois : visite cette vigne, protège là, celle qu’a plantée ta main puissante, le rejeton qui te doit sa force. » Ps 79,15
Du haut des cieux regarde et vois ! N’est-ce pas le cri qu’un jour ou l’autre, tous les hommes font monter vers Dieu, ce même cri d’Isaïe : « Déchire les cieux et descend » ? Lorsque l’homme n’en peut plus, lorsqu’il se sent brisé, même le plus incroyant se tourne vers le ciel et implore : « Si tu existes, viens à mon aide! » C’est toujours dans sa faiblesse que l’homme se reconnaît créature. C’est lorsqu’il sent sa vulnérabilité qu’il admet son impuissance. Comme David, préférant s’humilier devant Dieu que devant les hommes, préférant devoir à Dieu son salut plutôt qu’aux hommes, alors il se tourne désespérément vers plus haut que lui. Parfois, vengeur, il jette à la face du Seigneur : « Pourquoi m’as-tu fait ça, répare ton méfait à présent ». D’autres fois, se souvenant de son péché, il se tourne suppliant, implorant le pardon, promettant sa conversion. Angoissé, il n’a d’autre issue que de croire en la miséricorde de Dieu. Mais une fois cette miséricorde obtenue, que fait-il ? Oubliant bien vite sa promesse, il retourne à ses préoccupations antérieures et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, il se trouve une fois encore dans la détresse, reprochant à Dieu son infortune ou promettant à nouveau une conversion. Dans son infinie tendresse, le Père soutient son protégé parce qu’il l’aime, lui donne la force de repartir jusqu’à la prochaine défaillance. Incapable de se remettre en cause, inconstant, l’homme préfère reprocher à Dieu ses propres errements sans se rendre compte que c’est par son comportement qu’il se met dans la détresse.
Comme Père, Dieu est prévenant et pédagogue. Les commandements qu’Il nous donne ne sont pas une liste d’interdits et de permis, mais un chemin de vérité et de vie. Lorsque le Christ opère une guérison, il a soin de dire systématiquement : « Va et désormais ne pèche plus ». Sous-entendu, « si tu pèches, ta guérison n’aura servi à rien ». Bien souvent, avant d’en vouloir à Dieu et aux autres, nous serions bien inspirés de nous regarder nous-mêmes pour voir comment nous en sommes arrivés là. Une détresse extrême peut, certes, venir de l’extérieur, mais combien plus souvent vient-elle d’un de nos écarts de conduite ? Un petit mensonge, un petit regard furtif vers la femme d’un autre, trois fois rien… mais de trois fois rien en trois fois rien, nous nous éloignons du vrai et du bien, sans même nous en rendre compte, parce que nous nous autorisons d’abord un peu, puis un peu plus, mais comme la ligne avait bougé la première fois, on ne s’en aperçoit plus et ainsi de suite. Les commandements de Dieu, n’en déplaise aux libertins et aux modernistes, ne sont pas des règles pour l’ordre moral, mais des rappels pérennes du chemin qui conduit l’homme vers sa pleine réalisation. Vouloir les bousculer, les adapter au monde d’aujourd’hui, c’est déjà avoir perdu de vue la vérité de l’homme, c’est déjà être soi-même un peu plus loin.
La vérité de l’homme ne se décrète pas par une loi votée à la majorité, elle se reçoit de ce qu’est l’homme lui-même, ce qui suppose, avant d’avoir de belles idées généreuses sur la dignité de la personne humaine, de prendre le temps de regarder l’homme. Sous prétexte de lui éviter la souffrance immédiate, on prétend abroger les lois naturelles qui le constituent. C’est oublier que l’homme ne se réduit pas à la souffrance, qu’il est beaucoup plus que cela et que la souffrance fait partie intégrante de la vie humaine. Le nier c’est refuser de voir la limite naturelle de l’homme. Le simple fait qu’il soit corruptible, qu’il se dégrade, qu’il meurt, témoigne que la souffrance fait partie de la nature de l’homme. Refuser de l’admettre, c’est se condamner à vivre dans la peur de la souffrance et dans le mensonge, c’est passer à côté de sa vérité propre, c’est se condamner à fuir toute sa vie. Le Christ n’est pas venu abroger la souffrance, mais au contraire révéler à l’homme qu’elle peut être assumée et transcendée. Ce n’est qu’à ce prix que la souffrance peut être acceptée et qu’elle ne court pas le risque d’être absolutisée, ni dans le sens du refus, ni dans le sens plus macabre de sa recherche. Accepter la souffrance comme faisant partie intégrante de la vie humaine, accepter de la regarder avec courage et vérité, ce n’est pas l’exacerber ni la laisser se développer. Certes, il faut lutter contre elle, pour la diminuer, pour la minimiser également, car avoir peur de la souffrance conduit à lui donner plus d’importance qu’elle n’en a réellement. Il extrêmement difficile d’objectiver la souffrance, car celle-ci sera toujours personnelle et avec un vécu personnel. Si les supplices médiévaux étaient si rudes, ce n’est pas que nos ancêtres étaient des barbares, c’est que le degré de rudesse de la vie était différent du nôtre et qu’il fallait proportionner à cette rudesse ordinaire, la souffrance du supplice. Nous savons bien que face à un événement douloureux, chacun a son propre ressenti. Il ne s’agit donc pas de penser la souffrance de l’autre, mais avec lui de la soulager, sans en créer en sus de nouvelles. Or notre rapport actuel à la souffrance est tellement craintif que le maître-mot n’est pas de diminuer ou d’accompagner la douleur, mais de la nier quelles qu’en soient les conséquences ultérieures, sans se rendre compte qu’un soulagement immédiat peut cacher des douleurs ultérieures plus lourdes.
Car le refus de la souffrance est un avatar de l’immédiateté. Nous n’avançons plus vers un futur à construire patiemment et avec les efforts qui lui sont nécessaires, nous vivons dans l’exigence du tout, tout de suite. Seul le présent compte, les conséquences des actes présents sont occultées pour jouir du plaisir immédiat. La souffrance que peut revêtir l’attente, la construction progressive est refusée. Il faut combler le manque induit par le désir, tout de suite. Travailler maintenant et endurer dans le présent pour un futur meilleur n’est plus dans l’ordre normal de l’homme. Il n’est pas étonnant que travailler à construire sa vie éternelle ne puisse pas trouver d’écho dans le monde moderne. Le désir du bien-être immédiat et permanent, le refus d’intégrer, comme une force, la souffrance et la douleur, renforcent et son renforcés par l’hédonisme. Aujourd’hui, alors que revient pour la énième fois la question de l’euthanasie, peut-être pourrions-nous, avant de prendre des décisions hâtives, reconsidérer la place de la souffrance et de l’endurance dans la vie de l’homme.
Pour aller plus loin, l’encyclique de Jean Paul II, Salvici Doloris
