Mgr Ginoux dénonce la conception rousseauiste de la conscience

Voici la lettre de Monseigneur Bernard Ginoux , évêque de Montauban, envoyée mardi Saint, à ses prêtres :

« Depuis quelques jours l’Eglise de France en la personne du cardinal-archevêque de Lyon est soumise à un très fort vent de tempête médiatique.

D’une manière ou d’une autre nous sommes pris dans ces turbulences et les fidèles catholiques tout autant. Ils se posent beaucoup de questions, ne comprennent pas toujours et l’émotion –légitime- peut l’emporter. Ce jeudi-saint est un jour particulier pour nous prêtres puisque nous y reconnaissons la fondation du ministère presbytéral en même temps que l’institution de l’eucharistie. L’évangile du « lavement des pieds » nous exhorte à mettre en pratique, au nom du Christ, le service du frère qui donne sens à notre vocation. Le prêtre, à la suite du Christ, ne peut être que serviteur. De là viennent les quelques réflexions que je vous propose à la lumière de ce triduum pascal.

Devant une situation grave où les jugements prennent la place des faits, notre premier souci est d’être au service de la vérité. En l’occurrence seule la justice peut se prononcer sur la responsabilité et, éventuellement, la culpabilité du cardinal Barbarin et de son entourage. Au plan légal comme au plan humain la présomption d’innocence est première. Il faut donc laisser la parole à la justice et rappeler que cette même justice s’est déjà prononcée sur ces affaires puisque les faits rapportés sont anciens et jugés. Il reste cependant que le mal fait aux enfants et aux jeunes est imprescriptible car la blessure causée ne s’efface jamais. Nous devons rappeler avec force que de tels actes sont à l’opposé de notre mission qui est le service de chacun.

Notre vocation au service nous interroge, en effet, sur le style de vie que nous avons. Il est évident que la recherche de soi, le culte de sa personnalité, la tentation d’être entouré de flatteurs, le besoin de dominer, et bien d’autres comportements, entraînent le prêtre vers ce que le pape François appelle la « mondanité » : avoir l’esprit, les manières du monde et, finalement, en prendre les comportements. Vous conviendrez avec moi que la marge de manœuvre est étroite. Sans arrêt, en effet, l’opinion publique demande aux prêtres d’être proches de tous, d’être « comme tout le monde », de vivre avec son temps, de s’adapter, souhaitant, d’après les sondages, que l’Eglise ne donne plus de directives. Mais, lorsqu’il y a un faux pas, les mêmes prêtres sont méprisés par la même opinion publique et l’Eglise est accusée. Il y a là une évidente contradiction qui oublie que, sans la grâce, le prêtre est un homme faible qui peut tomber dans des actes coupables. La force du prêtre c’est sa vie dans le Christ.

Il faut ajouter que parmi les sollicitations du monde il y a une surenchère de discours et d’images autour du sexe. La sexualité, qui est un bien voulu par Dieu et qui permet de vivre une relation de communion entre l’homme et la femme, est détournée de cet objectif pour devenir un moteur culturel et commercial. Nous sommes plongés dans un monde pornographique et personne n’en sort indemne. Quand l’Eglise dénonce ce danger, elle est moquée et stigmatisée. C’est pourtant l’effritement de la notion du bien et du mal qui brouille le discernement et fait entrer dans une conception rousseauiste de la conscience humaine « tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal ». ( Jean-Jacques Rousseau , L’Emile ). Or, la conscience ne vient pas du ressenti mais elle est l’union de la volonté, de l’intelligence et de la foi pour faire la vérité sur moi-même et admettre qu’il y a des actes que je ne peux jamais faire, des actes qui sont toujours un mal. Abuser d’enfants, de jeunes, de personnes faibles est l’un de ceux-là. Il abîme à jamais une créature de Dieu, innocente et confiante dans le prêtre qui représente beaucoup. Or, la circonstance aggravante est là : utiliser son autorité pour parvenir à des fins ignobles. On comprend alors les réactions de l’opinion publique qui est scandalisée quand surviennent de telles affaires. Mais, en même temps, notre société fait l’éloge de toutes les formes de sexualité.

Que faire ?

Nous avons tous à reconnaître que ces tristes affaires ne nous sont pas étrangères car tous les membres de l’Eglise sont solidaires. Nous ne pouvons pas accepter que des faibles soient meurtris à vie et nous devons les défendre sans la moindre hésitation : « tout ce vous avez fait au plus petit d’entre les miens c’est à moi que vous l’avez fait…. » C’est pourquoi nous sommes d’abord soucieux de soutenir les victimes et de dénoncer tout ce qui blesse des enfants et des jeunes.

Nous avons à écouter les gens et à saisir leur malaise. Beaucoup continuent de faire confiance à l’Eglise. Sachons les accueillir et les aider à retrouver la paix, en particulier en leur faisant évoquer de belles figures de prêtres qu’ils ont connus. N’oublions pas que pour des fidèles désemparés parler à un prêtre est important. Soyons à l’écoute ! Cette écoute, qui se refuse à la critique et au jugement, est un service fraternel dont nous parle souvent le pape François lorsqu’il insiste sur la proximité du pasteur avec ses « brebis ». Pensons aussi que souvent, pas loin de nous, souffrent dans le silence des victimes de pédophilie, d’abus sexuels, de la part de personnes de leur entourage qui ne sont pas des prêtres !

Nous sommes dans l’année de la Miséricorde. Demandons pardon pour nos faiblesses, nos péchés, pour notre refus d’être de pauvres serviteurs. La clé du changement est dans la conversion du cœur de chacun d’entre nous. Comme prêtres nous sommes appelés à suivre le Christ « bon pasteur », et d’abord comme le Christ à prier pour et avec nos paroissiens. Interrogeons-nous en vérité :

Quel pasteur suis-je réellement ?

Est-ce que je suis le « berger mercenaire » ?

Est-ce que, chaque jour, « je donne ma vie pour mes brebis » ?

Est-ce que je porte ma mission comme un service ?

Est-ce que je vis ce service à la manière de Jésus « serviteur dépouillé et désarmé » ?

Comment je vis la miséricorde de Dieu à mon égard ?

Quelle est la place de mes frères dans ma vie de prêtre –diacre ?

Quelle cohérence entre ma vie et mon ministère : « Imitez dans votre vie ce que vous accomplirez dans ces rites et conformez-vous au mystère de la croix du Seigneur » (rituel de l’ordination des prêtres).

Nous sommes au triduum pascal et nous allons vivre la passion et la mort de Jésus. Il est mort pour nous sauver de nos péchés. En contemplant le crucifié nous rendons grâce à Dieu qui, en Jésus, fait miséricorde aux pécheurs que nous sommes. Notre espérance s’enracine dans le mystère de la foi : avec Jésus nous passons de la mort à la vie. En allant vers la joie de Pâques rappelons-nous que nous sommes en chemin de résurrection.

Je vous redis ma confiance et ma reconnaissance pour votre mission dans le diocèse. En vous souhaitant de bonnes fêtes de Pâques je vous assure de ma prière fraternelle. »