Tribune – François et Amoris laetitia: sous prétexte de discernement, un permis pontifical de fornication ?

La récente lettre de confirmation du pape François de la lettre des évêques argentins sur la mise en pratique du chapitre VIII d’ Amoris laetita est bien une illustration d’une crise qui règne à tous les niveaux, à commencer par le plus élevé. La lettre des évêques argentins, que le pape approuve comme la seule interprétation légitime ( « il n’y a pas d’autres interprétations » , selon ses termes), ne résout précisément rien. Mieux: elle aggrave le problème en s’enfonçant dans les contradictions. Loin de nous faire peur, elle nous rend perplexes.

Certes, dans la lettre des évêques argentins, la vie comme frère et soeur est toujours proposée aux divorcés dits remariés (il serait plus juste de parler de « séparés réengagés » , si l’on se veut exact), mais s’ils ne peuvent pas, on admet qu’ils pourront accéder aux sacrements, alors même que leur situation objective contredit la loi divine et la loi naturelle. Certes, ce ne sont pas tous les couples qui le pourront, mais seulement certains d’entre-eux. Pour cette catégorie de « privilégiés » de la miséricorde sacramentelle, la vie sexuelle ne sera pas un obstacle à cet accès. Dans quelles conditions se fera cet accès ? Rien n’est dit. Peut-on supposer que ce soit un accès par remord, lorsqu’un membre du couple émet des regrets à ce péché, même s’il sait qu’il va retomber ? S’agira-t-il d’un accès ponctuel, mais régulier, ou d’un accès normal ? Ce n’est pas forcément très clair…

Amoris laetitia s’engage donc sur un droit au plaisir. Si un couple ne peut pas se retenir d’actes sexuels au nom de la nécessité de garder sa cohésion, on peut admettre un accès aux sacrements. Bref, comme on ne pourra pas « se contrôler » , on bénéficie d’un traitement prétendument miséricordieux. On se demande que signifie la fornication et le refus du concubinage, si une exception est admise du point de vue sacramentel. (Étymologiquement, concubinage vient de cum cubar e: « coucher avec » ). Au nom de la miséricorde, la sexualité hors mariage serait donc permise, mais dans des cas très restreints, basés surtout sur une atténuation de la responsabilité des fornicateurs (au passage, jusqu’où est cette atténuation est-elle possible ?). Certes, pas à tout le monde, mais à un petit groupe bien identifié, qui, à la fois, ne pourrait pas s’abstenir d’actes sexuels, et, de l’autre côté, présenterait une responsabilité diminuée. Paradoxalement, ce qu’ Amoris laetitia refusait – faire de l’eucharistie un sacrement réservé aux parfaits, rappelant une citation d’ Evangelii Gaudium – institue au profit de certains divorcés remariés une exception. Il y aurait les divorcés remariés qui entrent dans les clous et tous les autres… Le problème devient sans fin, car on nom de l’accueil à tous, on en vient paradoxalement à privilégier certains.

Outre le risque de déboucher sur un élitisme imprévu, il y a ce danger évident de créer l’équivalent d’une prostitution sacrée. Il y a aurait une sort de concubinage de luxe, in favorem , n’existant que dans certaines situations. Dans certains cas, au nom de la présence d’enfants et d’une responsabilité atténuée des concubins, la fornication serait permise. Mais la fornication peut-elle n’être qu’un simple péché véniel, indépendamment même des méconnaissances subjectives du fornicateur ? La matière grave du péché ne rappelle-t-elle pas qu’il y a bien un obstacle à l’union avec Dieu ? Cette question, la casuistique ne saurait l’éluder indéfiniment.

En réalité, un interdit aussi absolu que le refus de la fornication trouverait des exceptions qui remettent en cause même la notion d’interdit. Mais, dans ce cas, le problème est sans fin, car un péché ne peut pas être simultanément véniel et mortel. C’est bien un danger de quiétisme qui en ressort: je peux me rapprocher de Dieu, mais je peux en même temps emprunter un acte qui est défini comme me détournant de lui… On ne voit pas comment Dieu, autoriserait-il un acte qui éloigne de lui. Simultanément, on pourrait le rejoindre tout en ayant le droit de s’en détourner radicalement par un péché aussi radical… Le problème est, là aussi, sans fin. Dieu serait en même temps lui-même et également sa propre négation. Dieu pose un commandement et s’anéantit par une justification contraire: c’est une sorte de kénose, dont se demande si certains visiteurs réguliers de la maison Sainte-Marthe en sont épargnés… Dieu ne peut se contredire, faute de quoi on tombe dans l’hérésie. Même sur la Croix, le Christ n’a jamais mis fin à la toute puissance divine. Dieu ne s’est pas anéanti: il a juste laissé les hommes agir contre son Fils.

Quid des mises en gardes des mystiques, des saints et des théologiens contre les péchés de la chair ?

Évidemment, le texte Amoris laetitia est si ambigu, si filandreux, qu’il peut être tourné dans tous les sens. Et certainement est-il fait pour cela… Chacun y trouvera ce qu’il a envie de trouver. Les portes supposées ouvertes sont trop ambiguës. « L’aide au sacrement » possible « dans certains cas » , indiquée en note de bas de page (la note 351), est trop floue, trop tarabiscotée pour réellement affirmer qu’il y a eu une révolution, surtout quand on ne prétend pas changer de législation en refusant ouvertement d’en délivrer des exceptions (voir le paragraphe numéro 300 d’ Amoris laetitia ).

Il est triste de voir la crise de l’Église catholique, par ses autorités officielles, s’engager sur le marais si peu glorieux des plaisirs de la chair… On aurait pu rêver mieux, dans les contestations dont l’Église fait l’objet. Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’autre chose que de s’aligner sur le bonheur du couple, « qui-ne-supporte-pas-de-ne-pas pouvoir-faire-comme-tout-le-monde » , c’est-à-dire de communier. Au fond, le risque d’ Amoris laetitia est d’avoir pris le risque de sacrifier un commandement divin au désir de certains couples de ne plus supporter des impossibilités qu’ils assimilent à des discriminations… Parce qu’il faut paraître à toux prix, y compris par la communion mondaine qui permet de rester dans le moule. Le pontificat actuel n’a-t-il pas sacrifié à des mondanités, qui plus est, spirituelles ?

Nous lançons un appel à tous ceux, qui, dans l’Église, ont la faculté de remédier à ces contradictions et à ces incohérences. Il y a une réelle urgence. Vraiment. Nous savons que ces pasteurs, si chargés et souvent prudents, nous lisent. Nous ne doutons pas qu’ils réagiront. Peut-être l’ont-ils déjà fait. Par la prière, ce qui est beaucoup. Par des actes, comme on a pu le voir aux États-Unis. Nous savons que la barque de Pierre, secouée, ne peut pas couler, eût-elle un navigateur inapte, pêcheur d’hommes, mais aussi âme pécheresse.

Nota : la présente tribune n’engage que son auteur.