1965 : le grand effondrement du catholicisme
Notre confrère Paix liturgique , dans sa dernière livraison , publie une analyse du livre de Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien, Anatomie d’un grand effondrement (Seuil, février 2018). Nous donnons ici des extraits de l’article :
« Ce livre-diagnostic, qui vient à peine de sortir, fera date. L’auteur, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Est Créteil, entend préciser à quel moment et pour quelles raisons a commencé, en France, le recul spectaculaire du catholicisme. […]
La fin du Concile, le début de la réforme liturgique
C’est entre 1965 et1966, que la pratique dominicale a décroché, c’est-à-dire à la fin du concile Vatican II, alors que la réforme liturgique avait commencé. Guillaume Cuchet combat l’idée reçue qui veut que Mai 68 et l’encyclique Humanæ vitæ de Paul VI, en 1968, condamnant la contraception, aient été les déclencheurs de ce décrochement. Ils l’ont accentué, mais il a eu lieu avant, en 1965.
Cet effondrement a été d’autant plus spectaculaire que les enquêtes sociologiques précédentes, jusqu’en 1962, étaient plutôt optimistes. Lancées après la guerre, de manière très systématique, dans les diocèses et les paroisses, par le célèbre chanoine Boulard, sur un projet initial du sociologue Gabriel Le Bras, elles avaient abouti, à partir de 1947, à l’édition successive de cartes (les « cartes Boulard). Elles montraient que la période d’après-guerre a correspondu à une embellie pour le catholicisme français […]
Et puis, patatras ! En mars 1975, entre bien d’autres études et sondages, une enquête révélait une chute de 47% de la pratique dans le diocèse de Paris depuis 1954. En 1974, à Lille, on constatait qu’un tiers des pratiquants avait disparu depuis les dernières années. Des analyses plus fines permettant de dater la chute de 1965-1966, plutôt en 1965. De travaux en travaux, toutes les instances ecclésiastiques devaient convenir, tout en cherchant d’abord à minimiser, qu’un incroyable décrochement s’était produit. Qui plus est, il affectait tout particulièrement les jeunes de familles pratiquantes du baby-boom. Autrement dit, la génération de catholiques qui arrivait à 20 ans en1965, pour la première fois dans l’histoire, n’a pas bénéficié de la transmission de l’héritage catholique.
Et bien entendu, ce fait colossal va désormais se démultiplier. En définitive, d’une pratique dominicale, juste avant le Concile, en moyenne, de 25 % des Français (avec 80 % des enfants faisant leur communion solennelle, c’est-à-dire pratiquant et étant catéchisés jusqu’à l’âge de 12 ans), on est passé aujourd’hui, si on considère les vrais chiffres, ceux de la pratique tous les dimanches et non pas une fois par mois, à moins de 2 % de pratiquants (très exactement : 1,8 %, enquête Ipsos pour La Croix, 12 janvier 2017) […].
Vatican II, « événement déclencheur »
« On ne voit pas en effet quel autre événement contemporain aurait pu engendrer une telle réaction. La chronologie montre que c’est n’est pas seulement la manière dont le concile a été appliqué après sa clôture qui a provoqué la rupture. Par sa seule existence, dans la mesure où il rendait soudainement envisageable la réforme des anciennes normes, le concile a suffi à les ébranler, d’autant que la réforme liturgique, qui concernait la partie la plus visible de la religion pour le plus grand nombre, a commencé à s’appliquer dès 1964 » (G. Cuchet, p. 130).
Dans le Concile, cependant, il incrimine le texte fameux sur la liberté religieuse, Dignitatis humanæ , qui concernait en définitive les rapports de l’Eglise et des Etats chrétiens, mais qui a été entendu, non sans raison, comme une consécration de la liberté de la conscience de chaque catholique. D’où le développement d’une “religion à la carte”, où chacun module en quelque sorte son propre Credo . Les normes gênantes sont désormais passées sous silence dans l’enseignement, la principale en l’espèce étant l’obligation faite par le commandement de l’Eglise d’assister à la messe le dimanche, sous peine de péché grave. […]
S’agit-il toujours de la même religion
En 1952, 51 % des adultes baptisés déclaraient se confesser une fois par an. En 1974, ils sont 29 %, presque la moitié en moins. Quant au groupe des pénitents fréquents (une fois par mois), il s’est évaporé entre 1952 et 1974. Le décrochage, ici aussi, a eu lieu à la fin du Concile.
Ceci s’est conjugué avec un silence sur les fins dernières : « Le clergé a cessé assez brutalement de parler de tous ces sujets délicats, comme s’il avait arrêté d’y croire lui-même, en même temps que triomphait dans le discours une nouvelle vision de Dieu, de type plus ou moins rousseauiste : le Dieu Amour (et non plus seulement d’amour) des années 1960-1970 » (G. Cuchet, p. 216). […]
Au total, la fracture au sein de la prédication catholique est « si manifeste qu’un observateur extérieur pourrait légitimement se demander si, par-delà la continuité d’un nom et de l’appareil théorique des dogmes, il s’agit bien toujours de la même religion » (G. Cuchet, p. 266). […]
[…] Tout cela participe de la grande crise d’autorité, ou de « paternité » par laquelle la modernité a basculé dans l’ultra-modernité. La grande conséquence est que le principe de la transmission par l’éducation ne fonctionne plus. On savait tout cela, mais ce que Guillaume Cuchet souligne est que cette rupture phénoménale a eu lieu dans l’Église avant d’avoir lieu dans la société. On s’est souvent gaussé des hommes d’Église qui couraient derrière le monde moderne mais avaient toujours un train de retard. Eh bien c’est faux ! La révolution doctrinale et liturgique du Concile a précédé la révolution de Mai 68. Et ce fut un suicide. »
