L’Eglise et la foi catholiques peuvent-elles résister à quatre « changements de paradigme », subis entre 1893 et 2013 ?
Reçu d’un lecteur:
(Dans ce qui suit, le mot paradigme est synonyme de référentiel intellectuel et moral globalisant, inspirateur et orientateur.)
A. En toute franchise, la question est de savoir pourquoi certains clercs catholiques, au sens large (des philosophes, des théologiens, des évêques, des cardinaux, et même des papes), ont imposé à l’Eglise, aux fidèles et à la foi catholique quatre changements de paradigme, soit un changement de paradigme tous les quarante ans, à partir des années 1890 :
a) le paradigme moderniste, qui s’est concrétisé du début des années 1890 à la fin des années 1900, et qui a été contré par le pape Saint Pie X, dans la lucidité, dans la fécondité, dans la fidélité et dans la ténacité,
b) le paradigme néo-moderniste, qui s’est manifesté du début des années 1930 à la fin des années 1960, une grande partie du Concile Vatican II s’inspirant de ce paradigme, notamment oecuméniste et inclusiviste en matière religieuse,
c) le paradigme postmoderne, qui a commencé à se déployer de la fin des années 1960 à la fin des années 2000, notamment au moyen de l’herméneutisme, de la philosophie de la libération, de la théologie de la libération (dont la théologie du peuple…) et de la théologie partisane et promotrice de l’oecuménisme ou du pluralisme interreligieux,
d) le paradigme inclusiviste en matière morale et sociale, ou périphériste et synodaliste, qui se déploie depuis 2013…
B. Certes, il est intéressant et légitime de dialoguer, aujourd’hui encore, sur le degré ou le niveau d’anthropocentrisme du Concile, et sur le fait que, au Concile, une certaine conception humaniste et panchristique de l’homme, qui a servi d’instance de légitimation et de valorisation des aspirations et de l’orientation spécifiques à l’homme moderne, dans Gaudium et spes, a amplement contribué à amputer ou à déformer, et à fragiliser voire à dénaturer la conception chrétienne catholique de la conscience, de la conversion, de la vocation et du salut de l’homme.
C. Mais il est tout aussi intéressant et légitime de dialoguer sur le fait que le Concile, compte tenu des ambiguïtés, de l’aveuglement, des expressions, de l’impatience, des imprécisions, de l’imprudence, des indistinctions et des omissions qui le caractérisent, a également contribué à son propre dépassement « pastoral », non seulement dès l’année 1965-1966, en Amérique latine et en Europe occidentale, mais aussi, en philosophie et en théologie, chez bien des Dominicains et bien des Jésuites.
D. Dans cet ordre d’idées, alors que les évêques reprochent souvent aux catholiques traditionnels dans la foi de ne pas être en « communion » ou de ne pas agir dans « l’unité », puisqu’ils ne prennent pas en compte le Concile et ses prétendues ou soit-disant « intuitions prophétiques », ces évêques ne le reprochent presque jamais aux catholiques transformateurs de l’Eglise, alors que, depuis la fin des années 1960 ou le début des années 1970, bon nombre de clercs transfomateurs de l’Eglise n’ont plus du tout besoin ni envie de prendre appui, d’une manière un tant soit peu orthodoxe et réaliste, notamment sur Ad gentes, Dei verbum, Lumen gentium, Sacrosancto concilium, pour pouvoir continuer à transformer l’Eglise et les fidèles catholiques.
E. En effet, pour pouvoir continuer à le faire, il leur suffit de prendre appui sur les deux paradigmes post-conciliaires mentionnés ci-dessus, qui ont contribué au dépassement, émancipateur ad intra, herméneutiste, inclusiviste ad absurdum et unificateur ad extra, d’un Concile qui s’est lui-même placé sous le signe du dépassement du Magistère pontifical antérieur à son annonce par Jean XXIII.
F. A partir de là, on est bien obligé de prendre acte de la malhonnêteté intellectuelle de tous ceux qui, notamment à Rome, se positionnent exactement ou, en tout cas, globalement, comme s’ils pensaient puis disaient que le déficit de prise en compte des textes du Concile les moins porteurs de l’esprit du Concile
a) est de jure blâmable et coupable, quand il émane des catholiques qui essaient d’être et de rester traditionnels, dans leur adhésion à la doctrine et aux mystères de la foi catholique, mais aussi dans leur conception de la liturgie et de la piété,
et
b) est de facto estimable, louable, méritoire, quand il émane des catholiques qui réussissent à être les continuateurs de ceux qui ont réussi, au moment et au moyen du Concile, à commencer à transformer l’Eglise et les fidèles, mais qui n’ont plus besoin et envie, depuis la fin des années 1960, d’en rester au Concile, ou de s’en tenir à Vatican II, le paradigme postmoderne et le paradigme inclusiviste, culturellement, médiatiquement, mondialistement et sociétalement corrects, étant bien plus actuels, efficaces, innovants et opportuns que le paradigme néo-moderniste, pour tous ceux qui veulent pouvoir continuer à transformer l’Eglise et les fidèles, pour pouvoir continuer à les modeler sur le monde présent.
Mais les fidèles catholiques non traditionnels sont fidèles à quoi, du coup, au fait, après plus d’un siècle d’exposition de leurs structures mentales à quatre changements de paradigme successifs, qui ont tous pour objet et pour effet de contribuer à ce que les fidèles catholiques soint de moins en moins fidèles aux fondamentaux du christianisme catholique, tels qu’ils ont été pensés et vécus, le mieux et le plus possible, au moins du milieu du XVIème au milieu du XXème siècle ?
