Notre-Dame : la catho-laïcité d’Emmanuel Macron en débat

Le 11 décembre dernier le sociologue Philippe Portier, historien des religions et directeur d’études à l’École pratique des hautes études, a publié une tribune dans la Croix au sujet de la vision de la laïcité, ou plutôt de « catho-laïcit é » d’Emmanuel Macron au sujet de Notre-Dame de Paris. Quelques extraits :

« L’action d’Emmanuel Macron a été portée, tout autant que par une politique de l’intérêt, par une certaine idée de la laïcité républicaine. Cette idée, exprimée depuis le début de son premier mandat, tranche avec le principe de séparation. Elle veut faire droit à une certaine réassociation du politique et du religieux, de l’État et des cultes, et, plus spécifiquement, en raison de son capital d’enracinement culturel, de l’Église catholique.

Cette politique de laïcité, qui peut s’analyser, selon l’expression d’Edgar Morin, comme une « catho-laïcité », articule deux éléments essentiels. Tout part d’une analyse de la société contemporaine. Emmanuel Macron n’entretient aucune nostalgie de la civilisation passée . Son livre-programme de 2016, Révolution, l’affirmait déjà. Il l’a répété constamment depuis lors, comme à l’occasion de ses vœux aux Français le 31 décembre dernier : le mouvement incessant du monde actuel ouvre sur une perspective de progrès. Les crises mêmes, qu’elles soient économiques, sanitaires, climatiques, provoquent l’humanité, et pour son propre bien, à toujours se dépasser : « Dans leur contexte peut naître le meilleur » Il a même, à quelques reprises, évoqué le temps présent comme celui d’une « nouvelle Renaissance ».

[…] C’est ici que le religieux intervient. Adossé au principe clé de la théologie naturelle, Emmanuel Macron a déclaré, à plusieurs reprises, que le « désir de Dieu » répond à une exigence ontologique : l’existence humaine s’inscrit nécessairement, à quelque époque que ce soit, dans un horizon métaphysique. Mais cette réquisition de la foi vaut surtout au plan collectif : la religion offre au monde de recouvrer une forme de stabilité. Le président la saisit, d’une part, comme un support d’identité : elle est, dit-il, au fondement de l’essence nationale. On retrouve là l’importance des « racines chrétiennes de la France », mise en avant dans l’allocution au Collège des Bernardins en avril 2019 : la France doit au catholicisme certains de ses héros, de Jeanne d’Arc à Vincent de Paul, nombre de ses hauts lieux, du Mont-Saint-Michel à Notre-Dame, et la beauté même de ses paysages organisés autour de son « blanc manteau d’églises ».

Mais Emmanuel Macron ne s’en tient pas seulement à cette vision patrimoniale de la tradition croyante. Il l’approche aussi comme une source d’inspiration. Dans ce moment historique travaillé par tant de « questions embrouillées », le politique a besoin d’une recharge éthique et d’une assistance pratique. Avec les autres communautés de foi, l’Église peut, en mobilisant, selon le triptyque des Bernardins, sa « sagesse », son « engagement » et sa « liberté », contribuer à définir les réponses aux défis que le politique ne parvient pas, seul, à résoudre.

[…] On aurait tort toutefois d’approcher cette réofficialisation sous l’angle d’une tentation prémoderne qui viserait à replacer la norme d’organisation de nos sociétés sous l’égide de la loi transcendante. L’univers d’Emmanuel Macron est celui, bien davantage, de l’ultramodernité. Le religieux ne reçoit chez lui aucune valeur fondationnelle – ce que lui reproche souvent d’ailleurs, comme on l’a vu sur le dossier des politiques de l’intime, le magistère de l’Église. Sa fonction est purement subsidiaire : on lui demande, dans un monde dont on accepte l’accélération, d’offrir à qui veut les prendre ses ressources de sens et de lien, sans que soient remises en cause pour autant ni la souveraineté de l’État ni l’autonomie du sujet « .