Bénédictines du Sacré Coeur de Montmartre : 40 ans de dérives graves et de gabegie

Suite à la reconnaissance de dérives chez les Bénédictines du Sacré-Coeur de Montmartre en mai 2023 , une commission indépendante, la CIASEP, a rendu ce 15 janvier un rapport particulièrement nourri sur les dérives de la congrégation, notamment sous la férule de mère Marie-Agnès ( MMA ), Françoise Jullien à l’état civil, prieure de 1968 à 1998. Il a fallu deux visites en 2004 et 2012, et l’éloignement de MMA à Vernon en 2013 (où elle est décédée en 2016) pour commencer à assainir la situation.

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Le rapport indique dès ses premières pages que la congrégation a fini par retrouver « un fonctionnement normal, mais fragile » et devra fermer plusieurs implantations – les soeurs ont déjà quitté Marienthal en Alsace en 2023 : « Il ressort que la Congrégation des Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre a retrouvé aujourd’hui un fonctionnement normal mais encore fragile. Elle doit regrouper ses forces, ce qui suppose d’envisager la fermeture d’un ou deux prieurés (notamment celui de Notre-Dame de l’Épine), car le maintien de communautés à moins de 5 religieuses dans un sanctuaire apparaît de plus en plus difficilement vivable « .

Il est aussi rendu hommage à l’action de Roseline de Romanet – prieure en 1998-2004 qui n’a jamais pu exercer, étant entravée par l’action de l’ancienne supérieure, puis sortie de l’ordre après la première visite canonique qui avait été bâclée. Elle est aujourd’hui reconvertie comme infirmière en soins palliatifs . Sa soeur, restée dans la congrégation, avait été montée contre elle par l’entourage de MMA : « Il convient de souligner en particulier l’action déterminante de Roseline de Romanet menée au moment de quitter les BSCM en 2004, puis de ses parents, Luc et Anne-Marie de Romanet à partir de 2011. Malgré les difficultés rencontrées, et avec l’appui de plusieurs prêtres et évêques [dont Mgr Papin à Nancy], leurs démarches ont contribué à faire évoluer la situation jusqu’à ce qu’elle est aujourd’hui. Leur réputation a été injustement entachée par la gouvernance de l’époque des BSCM. La commission tient à rétablir officiellement la vérité et à rendre hommage à leurs actions décisives au service de la lumière « .

Malgré une composition quelque peu endogamique – avec un général à sa tête, la CIASEP a dressé un bilan assez net des dérives au sein de la congrégation et contacté de nombreuses membres actuelles ou ex-membres des bénédictines du sacré coeur de Montmartre : « les 86 sœurs actuellement membres des BSCM ont été rencontrées dans leurs
prieurés d’attache ; aucune n’a refusé l’entretien. La durée moyenne de ces échanges a été de 1 h 50. S’agissant des sœurs ayant quitté les BSCM depuis 1976, la commission avait identifié 26 professes perpétuelles, 10 professes temporaires, 21 novices et 17 postulantes. Elle a pu prendre contact avec 22 professes perpétuelles, 7 professes temporaires, 7 novices et 1 postulante « .

Des ex-religieuses lâchées dans la nature sans rien

Comme dans d’autres congrégations, le sort des ex-religieuses est peu enviable, alors que par une conception dévoyée de la miséricorde, même les auteurs d’abus continuent à être choyés et accueillis :

Les sœurs sorties n’avaient, pour la plupart, aucune ressource et formation pour revenir à la vie civile :

« Je suis sortie avec 300 francs par mois pendant un an, j’ai dormi sur la plage, j’ai fait des petits boulots. »

« Je suis sortie avec 3 jupes, 3 tee-shirts. »

« J’ai des trous dans ma retraite. »

« J’ai 65 ans et je dois encore travailler. Je suis angoissée, irascible… »

« Je suis sortie sans ressources ni formation. Je suis encore fragile et je dois reprendre un suivi psychologique dans les moments diffi ciles. »

« Je n’ai pas été informée des aides possibles quand je suis sortie. Une assistante sociale m’a dit : vous êtes SDF. »

Les dérives de Mère Marie Agnès inspirées par le père Finet (des Foyers de Charité) ?

Page 39, le rapport étudie les archives liées à MMA : « Par ailleurs, a été trouvé une annotation précise des « Notes d’un retraitant », livre imprimé, sans date, qui reprend des « notes » prises au cours des retraites prêchées par le chanoine Georges Finet (1898-1990) [ un très proche de Marthe Robin qui s’est rendu coupable d’abus et d’emprise ]. Celle-ci témoigne d’une lecture attentive del’enseignement du père Finet et de sa radicalité. Il s’agit de commentaires situés dans la marge, consistant en de courtes réflexions, sortes d’injonctions du type : « aimer c’est se donner donc cesser de s’appartenir » ; « toute femme doit être une médiatrice d’amour sinon elle devient une séductrice » ; « nous tirons notre vitalité de notre union à Jésus » ; « il faut nous offrir à la construction de l’Église » ; « ne pas faire obéir par contrainte mais par Amour » ; « La souffrance spirituelle, morale et physique est une dislocation » ; « les jeunes découvrent l’intériorité de la prière et de l’efficacité de la communauté. »… A la fin de l’ouvrage, MMA recopie une prière écrite par Marthe Robin « .

Un fonctionnement marqué par des abus d’autorité permanents

A partir de la page 53 le rapport étudie les dérives, établies à partir de 1489 faits relevés lors des entretiens.

La liste des abus d’autorité de MMA est particulièrement accablante :

Les effets les plus marquants de l’autorité abusive de MMA se sont manifestés dans :

Des tensions avec les recteurs des sanctuaires et les diocèses où la communauté était présente ont été relevées : « la raison avancée était la suivante : « l’Église
n’était pas capable de comprendre la beauté et l’exigence de notre vie monastique ». Le « mensonge vis-à-vis de l’extérieur élevé au rang de devoir moral » finissait par s’imposer, installant un climat de compétition entre les différents acteurs « .

On peut se demander cependant si ces dérives décrites n’existent pas dans d’autres congrégations en crise ; elles pourraient même constituer une grille de lecture pour déterminer si telle ou autre congrégation ou association de fidèles présente ou non des dérives graves nécessitant l’intervention des autorités canoniques.

Pas de poids, pas de prise d’habit

Certains passages du rapport témoignent de dérives plus graves, notamment au sujet des repas : « Les repas forcés et déséquilibrés, les gavages allant jusqu’aux vomissements, ainsi que les pesées obligatoires et régulières sans droit de connaître son poids en sont des exemples. « On nous pesait, c’était signe de vocation quand on prenait du poids ». Cette logique pouvait se transformer en chantage : « Pas de prise de poids, pas de prise d’habit ».

Il y a un passage croquignolet, qui dépeint des religieuses passant de l’argent de Suisse en France, les valises de billets cachées sous leur habit : « Les bienfaiteurs étant surtout installés en Suisse ou à Monaco, il a été fait état de passages de frontière en fraude avec des sommes d’argent, sans que l’on connaisse précisément les montants concernés. La vente des livres du P. Le Guillou était également une priorité, dans le même objectif de collecte financière, et les sœurs devaient, à chaque occasion, insister pour en écouler toujours davantage « .

Les religieuses empêchées de lire, prier ou de se confesser librement

Le rapport indique aussi que les soeurs avaient interdiction d’accès aux bibliothèques et de consulter autre chose que les écrits du père Le Guillou et de MMA : « des aspects essentiels des fondements et de l’enseignement religieux étaient faussés ou strictement limités, au gré de la volonté de MMA. Ainsi, la théologie de la substitution était détournée, les lectures spirituelles restreintes aux seuls écrits du P. Le Guillou, l’accès aux bibliothèques interdit, et la parole de Dieu manipulée pour façonner la pensée. MMA a continué à donner des cours, alors que Rome le lui avait interdit en 2004, tandis que les temps de prière commune ou personnelle (adoration, lectio) étaient abrégés ou brutalement supprimés, au profit du travail ou parfois sans motif « .

Les confessions elles-mêmes étaient limitées et étroitement surveillées : « Les confessions étaient réduites à quelques minutes, surveillées et écoutées : « Nous avons été torturées dans notre conscience ; les confessions étaient chronométrées et écoutées ». La formation spirituelle se réduisait progressivement, jusqu’à être presque exclusivement limitée aux cours de MMA « .

MMA et deux autres religieuses se sont soustraites aux obligations imposées aux autres religieuses

De même, MMA et deux autres religieuses s’étaient soustraites aux obligations imposées aux autres religieuses, et même à la communauté de vie : « le train de vie de MMA et de deux sœurs de la gouvernance interpellait la communauté. Les sœurs étaient frappées par les repas gastronomiques pris à part – notamment lorsque MMA recevait des prélats parisiens – par les « vacances du trio sur la Côte d’Azur », l’achat et la décoration coûteuse du « Prieuré de l’Unité », ou « maison aux volets bleus », ou encore par le train de vie fastueux et l’acquisition d’appartements à Vernon « .

Le prieuré de Blaru dit prieuré de l’Unité, près de Vernon, est d’ailleurs un bon exemple de gestion financière complètement fantaisiste : « En 2009, la congrégation des Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre a acquis pour 350 000 €, auxquels se sont ajoutés 22 696 € de frais d’enregistrement, une maison située 11 rue de Vernon à Blaru. L’extrait de la délibération du Conseil général des BSCM du 29 octobre 2008 mentionne l’approbation unanime de cette acquisition par les conseillères. Entre 2009 et 2012, divers travaux y ont été réalisés pour un montant total de 35 150 €, tandis que les charges annuelles s’élevaient à environ 5 000 €.

Ce prieuré était destiné au logement de MMA et de deux autres sœurs11 (le « trio »). Les entretiens ont indiqué qu’entre 2008 et 2012, ces trois sœurs ont habité cette maison, souvent en civil, et à distance géographique des communautés locales de Béthanie et de Saint-Benoît. Elles ont quitté les lieux en octobre 2012 pour s’installer dans les deux appartements de Vernon décrits plus bas [revendus eux aussi avec des pertes par rapport à leur acquisition et leurs travaux] , la maison de Blaru restant ensuite quasiment inoccupée jusqu’à sa vente. La maison a été vendue le 16 septembre 2016 par la congrégation pour 200 000 €. La congrégation enregistre ainsi une moins-value de 150 000 € sur le prix de cession, à laquelle s’ajoutent le coût des travaux et les charges supportées pendant huit ans, soit un appauvrissement de trésorerie estimé à 250 000 € pour la communauté « .

Par ailleurs les conditions de vie douillettes de MMA et des deux religieuses qui l’accompagnaient ont été financées par d’autres religieuses :

« Parallèlement, divers transferts ont été opérés depuis les comptes des sœurs A, B, C, D et E vers ceux de MMA et des sœurs X et Y, parmi lesquels : 70 000 € prélevés par sœur Y en octobre 2011 sur le compte de sœur A ; 70 000 € prélevés par MMA en octobre 2013 sur le même compte ; 200 000 € prélevés par sœur X en novembre 2013 sur le compte de sœur B. MMA a également procédé à des retraits sur la trésorerie de la congrégation pour un total de 45 695 €, comprenant 23 695 € en espèces et 22 000 € au moyen de deux chèques. immobilières. Les sommes prélevées par les trois sœurs sur les comptes des cinq sœurs et de la congrégation atteignent 857 356 €, dont 399 370 € pour financer l’acquisition des deux appartements de Vernon et 457 986 € pour couvrir des « besoins courants ». Les sommes dues par MMA ont finalement été remboursées aux sœurs à la suite du chapitre de 2020. À l’exception de 20 000 € non restitués par sœur Y « à la suite des travaux effectués » les autres prélèvements ont été remboursés par les deux autres sœurs ».