Emmanuel : un document sur la visite apostolique suscite le débat
Un document de près de 200 pages, conçu à la manière d’une présentation Power Point, circule au sein de l’Emmanuel en France – bien qu’anonyme, Mgr Hérouard aurait demandé aux responsables provisoires de la communauté qui connaît actuellement une visite apostolique à la demande de certains membres, de le diffuser auprès des membres. Ce document du reste peut être intéressant pour toute communauté ou association de fidèles qui connaît des tensions, voire une visite canonique ou apostolique, ou un accompagnement par des personnalités ecclésiastiques extérieures.
« Notre communauté traverse une étape importante de son existence, qui nous concerne tous en tant que membres. Cette étape requiert de notre part un examen de conscience, personnel et communautaire : chaque membre est responsable de la communauté de l’Emmanuel, de ce qu’elle est, de ce qu’elle vit, du fruit qu’elle porte – et de ses erreurs. Nous devons réfléchir à ce que nous vivons, afin de rendre grâce pour la communauté mais aussi reconnaître courageusement ses problèmes ; analyser, comprendre, chercher des solutions, et nous convertir. Avec un petit groupe de frères et sœurs, c’est ce que nous avons essayé de faire dans ce document, à partir de témoignages recueillis et de la lecture de quelques analyses ecclésiologiques et sociologiques. En effet, si une visite apostolique a quelque chose de « classique », c’est en ce que les dysfonctionnements des communautés chrétiennes n’ont, comme le péché, aucune originalité. Ces ouvrages (p.6) apportent donc à notre situation un éclairage qui est une vraie chance pour comprendre, si nous y consentons, comment nous convertir et nous corriger afin d’être pleinement nous-mêmes « , indiquent en introduction les auteurs du document, qui citent abondamment le pape François, le pape Léon XIV, ou encore les deux ouvrages du supérieur des Chartreux Dysmas de Lassus, « Risques et dérives de la vie religieuse, Cerf 2022 » et sa suite sur le web.
Dès les premières pages, le document relève des difficultés à accepter la visite apostolique : « Dom Dysmas étudie la façon dont les communautés réagissent aux visites apostoliques. Il identifie une tendance spontanée dans toutes ces communautés : douter de la légitimité des témoignages qui ont déclenché cette visite. En réponse, il propose un principe fondamental : la réforme d’une communauté dépend avant tout de l’écoute des personnes « .
Et de poser le constat : « la visite de l’Emmanuel signifie que des personnes sont blessées par son fonctionnement actuel. ➢ Les (bonnes) questions : Que s’est-il passé ? Que doit-on faire pour ces personnes ? ». Tout en posant l’objection classique, « Mais nous ne sommes quand même pas Saint Jean ! N’est-ce pas exagéré de parler de « victimes » ? », les auteurs répondent que « Parler de victime, ça n’est pas légitimer une plainte victimaire en forme de quête de reconnaissance, mais reconnaître que des personnes ont pâti à cause de fonctionnements communautaires injustes. La visite apostolique a été ouverte parce qu’un nombre important de plaintes ont été considérées comme recevable et méritant une enquête à laquelle nous ne pouvons pas opposer un refus a priori « .

Des pages suivent sur l’importance de l’écoute active, la reconnaissance des fautes commises – pour éviter l’inversion accusatoire – et la définition, ainsi que la reconnaissance des responsabilités. Surtout, le document énumère de façon concise un certain nombre de blocages qui pèsent sur les lanceurs d’alerte, mais aussi les responsables – ceux qui énoncent l’incapacité de dire ou de penser les problèmes :
- « L’idée qu’on n’est pas autorisé à parler si on ne possède pas une connaissance [complète] du problème évoqué, assise sur des données. » Morel I p.256 Le problème est que dans ce genre de cas, « on ne possède jamais une connaissance complète d’un sujet » p.256. Avec ce principe, une fois qu’une personne a parlé avec autorité – mais sans avoir elle non plus cette connaissance – plus personne ne se sentira légitime pour exprimer une autre opinion.
- La crainte que la répétition, l’insistance soient perçues comme une manifestation d’agressivité et de manque de maîtrise de soi. » p.257 On exige d’être factuel, analytique, froid, dépassionné… Si bien que les messages d’alertes doivent être émis sur un mode qui estompe l’urgence, le désaccord, la gravité ou l’absurdité de la situation qui deviennent de fait inaudibles. Cet effet interagit beaucoup avec le premier.
- « Chacun est soucieux de ne pas introduire la moindre fausse note qui briserait l’harmonie. On préfère se tromper de façon durable et radicale en groupe plutôt que de s’isoler dans la vérité ; aller ensemble vers l’absurde plutôt que de rester seul. » Morel I p.258 Des frères et sœurs exprimant des désaccords peuvent entendre des réponses comme « tu troubles l’unité, tu dois préserver la communion ».
- La croyance qu’il suffit d’émettre une fois un message pour qu’il soit reçu. Si j’ai exprimé une fois une inquiétude, y compris en termes assez estompés, un désaccord… Il est inutile de répéter, car le message a déjà été transmis. On néglige complètement l’impact réel de cette information – au milieu du flux d’informations contraires.
- Une caractéristique du silence sur les désaccords est qu’il se renforce automatiquement avec le temps, ce qui lui donne une grande efficacité. Plus on avance dans la mise en œuvre, plus il est difficile de revenir en arrière. […] Rompre le silence de l’acquiescement général devient de plus en plus coûteux. Avant la décision, celui qui n’est pas d’accord est un opposant. Plus la décision avance, plus il acquiert le statut de traître. »
Le récepteur lui même est bloqué par plusieurs raisons, et pas seulement la crainte de reconnaître à ses supérieurs ou à l’Eglise les difficultés de sa communauté, par vision détournée d’un certain loyalisme

Et de constater – avant la seconde partie du document qui balaie minutieusement les aspects, qui dans la culture interne à l’Emmanuel peuvent retarder ou étouffer les signalements, l’état des lieux suivant :
« De nombreux éléments indiquent un déficit important de notre culture du discernement et de la relecture. Nous avons pris l’habitude de peu discerner, peu relire, et même développé des habitudes inhibantes : spiritualisation, décisions oligarchiques et peu lisibles, manque de transmission… À notre sens, cette culture produit une certaine atrophie des frères – dans l’exercice du jugement, la liberté, la réflexion… C’est de cela (ceux-là) que nous devons maintenant prendre soin, comme l’explique l’introduction. Il nous semble que ce sujet doit être un enjeu important de la visite et de la réforme de notre communauté : une nouvelle culture doit être développée « .
Un dernier tableau identifie plusieurs problèmes de gouvernance :

