Les chrétiens, le Dieu unique, l’esprit d’Assise et le polythéisme
Je relisais récemment un article du vaticaniste Sandro Magister, paru plusieurs jours avant l’annonce de la nouvelle réunion d’Assise, mais qui me semble éclairer de façon intéressante les risques et les chances de cette réunion. En voici de larges extraits:
« »Polythéisme » : ce mot a brillé comme un éclair dans un récent discours de Benoît XVI au synode des évêques du Moyen-Orient, c’est-à-dire justement la région où sont nés le Dieu unique fait homme, Jésus, et les monothéismes – juif et musulman – les plus puissants de l’histoire. […] « Pensons aux grandes puissances de l’histoire d’aujourd’hui », a ensuite déclaré le pape au synode. Les capitaux anonymes, la violence terroriste, la drogue, la tyrannie de l’opinion publique, sont les divinités modernes qui réduisent l’homme en esclavage. Elles doivent tomber. Il faut les faire tomber. La chute des dieux est l’impératif d’hier, d’aujourd’hui, de toujours, pour ceux qui croient en l’unique Dieu véritable. Mais le polythéisme d’aujourd’hui n’est pas seulement constitué de puissances obscures. Ses nombreux dieux ont aussi un visage bienveillant et une capacité de séduction. C’est le « gai savoir » vaticiné par Nietzsche il y a plus d’un siècle, qui offre à chaque individu « le plus grand avantage » : celui d’ »édifier son propre idéal et d’en déduire sa loi, ses joies et ses droits ». C’est le triomphe du libre arbitre individuel, libéré du joug d’une table de la loi unique pour tous parce qu’elle est écrite par un seul Dieu intraitable. L’admiration pour le « Génie du christianisme » qui avait enflammé Chateaubriand et les romantiques cède aujourd’hui le pas à une redécouverte enthousiaste du « Génie du paganisme », titre d’un ouvrage de l’anthropologue français Marc Augé. En Italie un autre anthropologue, Francesco Remotti, se dresse contre « L’ossessione identitaria » [L’obsession identitaire], titre de son dernier livre, et il reproche au pape – dans un autre livre écrit sous forme de lettre – son comportement obstinément « contre nature » face à une modernité qui fait au contraire goûter les merveilles du polythéisme, tellement souple, pluraliste, tolérant, libérateur. Certes, l’actuel renouveau du polythéisme ne remet pas à la mode les cultes de Jupiter et de Junon, de Vénus et de Mars. Mais la philosophie des païens cultivés de l’empire romain réapparaît intacte dans les raisonnements de très nombreux adeptes de la « pensée faible ». Et pas seulement là. Lorsque l’on relit, seize siècles plus tard, le débat entre le monothéiste Ambroise, saint patron de Milan, et le polythéiste Symmaque, sénateur de la Rome païenne, on est fortement tenté de donner raison au second lorsqu’il dit : « Qu’importe par quel chemin chacun recherche, en fonction de son propre jugement, la vérité ? Il n’y a pas qu’une seule voie qui permette d’atteindre un si grand mystère ». La généreuse parité entre toutes les religions et tous les dieux que ces phrases semblent inspirer séduit aussi beaucoup de chrétiens. L’ »esprit d’Assise », né de la réunion multi-religieuse qui a eu lieu dans cette ville en 1986, s’est tellement répandu dans l’opinion générale qu’en 2000 l’Église de Jean-Paul II et de celui qui était alors le cardinal Joseph Ratzinger a estimé qu’il état de son devoir de rappeler aux catholiques qu’il n’y a qu’un seul sauveur de l’humanité, le Dieu fait homme en Jésus : une vérité sur laquelle repose tout le Nouveau Testament, une vérité que l’Église, en 2 000 ans, n’avait jamais jugé nécessaire de rappeler par une déclaration « ad hoc ». Et pourtant, cette déclaration de l’an 2000, « Dominus Iesus », a été accueillie par un feu roulant de protestations, dans et hors de l’Église, parce qu’elle excluait qu’il y eût plusieurs voies de salut, toutes suffisantes en elles-mêmes et pleines de grâce et de vérité. »
