La réception de Vatican II selon l’abbé Laguérie

L’abbé Laguérie, supérieur de l’Institut du Bon Pasteur, a récemment précisé sur le site Disputationes theologicae comment lui-même, et l’institut qu’il dirige, recevaient les textes de Vatican II:

« L’IBP reçoit fidèlement les normes du Magistère de l’Eglise. Elles sont traditionnelles. Pour simplifier, l’adhésion à un document du Magistère, même non infaillible, venant de l’autorité suprême, suppose non seulement le respect qui lui est dû, mais requière en outre une herméneutique de conformité avec la Tradition quant à son interprétation. Cette adhésion due recouvre, par nature, des degrés d’assentiment variable, selon la forme revêtue par le Magistère : définitions infaillibles ou non, magistère ordinaire universel ou non, magistère solennel ou non, etc. ; ou pour résumer, selon que l’Eglise veut obliger ou non tous les fidèles à un assentiment ou une obéissance de foi. Pour Vatican II, on sait qu’il s’agit d’un concile pastoral non contraignant pour la foi (sauf sur les points antérieurement définis), dont la réception authentique est encore en cours ou à venir, comme l’a si bien exprimé S. E. le cardinal Ricard à Lourdes en 2006. »

L’abbé Laguérie fait ici référence au discours de clôture de l’assemblée plénière de l’épiscopat, où le cardinal Ricard, alors président, déclarait:

« Nous affirmons que l’enseignement du Concile et le dynamisme apostolique qu’il a impulsé à toute l’Eglise restent la « boussole » qui oriente notre marche. Nous disons notre vive reconnaissance à tous ceux, prêtres, diacres, religieux, religieuses et laïcs, qui ont contribué, avec beaucoup de générosité, à mettre en œuvre les orientations et les décisions conciliaires. Ils sont de bons serviteurs de l’Evangile. Mais le Concile Vatican II est encore à recevoir. Il faut toujours vérifier que son souffle anime bien en profondeur la vie et le fonctionnement de nos communautés chrétiennes. Il s’agit de vérifier également que l’on ne met pas sous son patronage des façons de vivre, de penser, de célébrer ou de s’organiser qui n’ont rien à voir avec lui. Rester fidèle au Concile ne veut pas dire non plus qu’on demeure nostalgique des premières décennies de sa mise en œuvre. Le Concile lui-même nous invite à vivre au sein d’une Eglise pérégrinante, d’une Eglise en marche vers le Royaume, qui reçoit au jour le jour les charismes et les ministères que l’Esprit Saint lui envoie, aussi déconcertants soient-ils. «

Du texte de l’abbé Laguérie, il me semble que l’on peut retenir quelques points:

  1. Les degrés d’assentiment aux divers textes du Magistère sont variables.
    Ce point est fondamental: on lit trop souvent des oukases sommant telle catégorie de fidèles d’adhérer à tel enseignement. Or, ces oukases ne sont pas toujours légitimes. Pour ma part, je m’en tiens au vieil adage: « In necessariis unitas; in dubiis libertas; in omnibus caritas ».
  2. Par ailleurs, l’abbé Laguérie fixe une double norme: les textes magistériels, même non infaillibles, doivent être reçus avec le respect dus à l’autorité magistérielle (qui n’est pas autre chose que l’autorité du Christ enseignant); et ils doivent être reçus selon une « herméneutique de conformité avec la Tradition ».
    Sur le principe, personne ne contestera qu’il faille recevoir avec respect les textes magistériels. Et personne ne contestera non plus que ces textes doivent être compris conformément à la Tradition.
    Il reste que cette « herméneutique de tradition » pose un sérieux problème intellectuel. En rigueur de termes, ce devrait être au dernier concile de nous dire comment comprendre l’enseignement de la Tradition, et non à la Tradition (énoncée par qui, si ce n’est par l’autorité magistérielle?) d’expliquer comment comprendre les textes du dernier concile.
    Cette inversion logique est une conséquence de la grave crise doctrinale que traverse (encore aujourd’hui) l’Eglise. Et, naturellement, c’est plutôt une bonne chose que l’on essaie de rendre compatibles Tradition antérieure et Magistère conciliaire et post-conciliaire (le « on » dont je parle n’étant pas seulement l’abbé Laguérie, ou de simples fidèles comme votre serviteur, mais aussi le principal serviteur de la Révélation qu’est le Pape) – surtout quand nous avons si souvent subi l’herméneutique de rupture dénoncée par Benoît XVI.
  3. L’abbé Laguérie parle de Vatican II comme d’un « concile pastoral non contraignant pour la foi (sauf sur les points antérieurement définis) ».
    Là aussi, cette appréciation me semble problématique: comment un concile pourrait-il ne pas être contraignant pour la foi?
    Pourtant, il faut bien reconnaître que Vatican II a délibérément choisi d’être un concile « atypique », refusant de se prononcer sur les questions doctrinales.
    Il nous reste à prier pour que l’autorité légitime nous explique – et le plus tôt sera le mieux – la portée de cet « atypisme » et, corollairement, la portée contraignante pour la foi de Vatican II.
    Je note, en tout cas, que, de plus en plus souvent à Rome, les collaborateurs du Pape tombent d’accord avec les théologiens critiques à l’égard de ce magistère « atypique » pour dire que seuls les points de Vatican II déjà affirmés par la Tradition antérieure sont recevables sans discussion et que les points où le magistère conciliaire ou post-conciliaire semble en opposition avec la Tradition antérieure sont matière à discussion. Là aussi, il semble que le « in dubiis libertas » doive s’imposer (bien que, formellement, l’autorité d’un concile paraisse s’opposer à cette liberté). Laissons l’autorité compétente trancher, même si, pour le moment, notre situation intellectuelle est fort peu confortable!
  4. Enfin, à la suite du cardinal Ricard, l’abbé Laguérie estime que la réception authentique de Vatican II est à venir. A vrai dire, c’est aussi mon point de vue. Mais il ne faut pas se dissimuler que ce point de vue est problématique: il implique que, pendant 40 ans, l’autorité interprétative de Vatican II ne nous a pas permis de comprendre la vraie signification des textes de Vatican II (à l’exception de quelques sujets ponctuels, comme le « subsistit in » ou l’unicité de la voie du salut). Là encore, il nous reste à prier pour que l’autorité légitime ne nous laisse pas trop longtemps dans le brouillard.
    Plus vite une interprétation indiscutable de Vatican II sera proposée aux fidèles par l’autorité magistérielle, plus vite nous pourrons sortir de l’effrayante crise doctrinale dans laquelle nous demeurons depuis plusieurs décennies.
    En tout cas, c’est l’occasion de rappeler que cette crise ne pourra se résoudre que selon les critères habituels de l’Eglise: par l’obéissance des fidèles, par l’exercice de l’autorité de la part des pasteurs, par la prière et par la sainteté de tous. Et, pour le moment, il est possible (je n’en suis pas un juge compétent) que la sainteté soit au rendez-vous, mais l’obéissance et l’autorité manquent cruellement!