Avons-nous le même Dieu que les musulmans?

Un lecteur m’a pris à partie pour ma stupidité et mon ignorance, parce que j’avais dit que nous n’avions pas le même Dieu que les musulmans. La première chose que je dois lui répondre, c’est que, si la lecture de notre petit blogue le met à ce point hors de lui, le plus simple, c’est de s’abstenir de cette insupportable mortification (ou de la réserver pour le Carême)!

Je n’ignore pas que cette assertion est délicate. Ni même qu’elle est, à certains égards, trop rapide. Je n’ignore pas non plus qu’il y a contre elle de puissants arguments. En particulier, Jean-Paul II, à Casablanca, avait déclaré en 1985:

« Chrétiens et musulmans, nous avons beaucoup de choses en commun, comme croyants et comme hommes. Nous vivons dans le même monde, marqué de nombreux signes d’espérance, mais aussi par de multiples signes d’angoisse. Nous croyons au même Dieu, le Dieu Unique, le Dieu Vivant, le Dieu qui crée les mondes et porte ses créatures à leur perfection. […] Je crois que nous, chrétiens et musulmans, nous devons reconnaître avec joie les valeurs religieuses que nous avons en commun et en rendre grâce à Dieu. »

On ne peut être plus explicite, déclare le Groupe de recherches islamo-chrétien , à qui j’emprunte cette citation (les crochets ont été rajoutés par moi: la coupure n’était pas indiquée dans la citation du GRIC, mais ces phrases sont assez éloignées l’une de l’autre dans le discours de Jean-Paul II).

Je note d’abord que c’est le principal texte que l’on peut avancer en faveur de l’identité du Dieu musulman et du Dieu chrétien (et que ce texte n’a pas d’autorité magistérielle). Même le document conciliaire Nostra Aetate va considérablement moins loin. Son paragraphe 5, relatif aux musulmans, commence ainsi:

« Ecclesia cum aestimatione quoque Muslimos respicit qui unicum Deum adorant, viventem et subsistentem, misericordem et omnipotentem, Creatorem caeli et terrae… »

Je suis sans doute stupide et borné dans mon « intransigeantisme », mais je ne lis pas « le même Dieu », mais « un Dieu unique » ou « le Dieu unique », le latin ne distinguant pas entre l’article défini et l’indéfini.

On me dira que, si nous adorons le Dieu unique et que, par ailleurs, les musulmans adorent un Dieu unique, on voit mal comment ce pourrait ne pas être le même! Cela va de soi. Mais le problème, c’est que nous savons avec certitude que le crime absolu dans le Coran, c’est « l’associationnisme », c’est-à-dire le fait de croire que Jésus est le Fils de Dieu. Nous sommes donc en face de plusieurs propositions incompatibles entre elles:

  1. Les chrétiens adorent le Dieu unique.

  2. Les musulmans adorent eux aussi un Dieu unique.

  3. Les musulmans affirment que les chrétiens sont polythéistes, ce que nient les chrétiens.

On pourrait certes imaginer une solution « élégante ». Les Juifs pré-christiques n’adoraient pas le Dieu trinitaire et pourtant nous croyons qu’ils adoraient le Dieu unique (et le même que le nôtre, si je puis dire!). Mais ce n’est pas vraiment la même chose de dire: « Je crois en un seul Dieu » sans déterminer la proposition; et de dire: « Je crois en un seul Dieu et je nie que ce Dieu soit un en trois Personnes ». Or, c’est exactement ce que disent les musulmans (comme d’ailleurs les Juifs post-christiques).

En d’autres termes, nous, chrétiens, pouvons dire – la question ne me semble pas tranchée de notre côté – que nous avons le même Dieu unique que les musulmans. Mais nous sommes obligés de tenir compte du fait qu’eux-même disent que leur Dieu n’est pas le même que le nôtre. Et, puisque nous parlions à l’instant de logique, quelqu’un pourra-t-il m’expliquer comment la relation d’identité pourrait ne pas être transitive (si A est le même que B, a priori, il y a des chances raisonnables que B soit aussi le même que A!)? Tant que mon contradicteur n’aura pas répondu à cette question (et je lui souhaite bien du courage, même si je sais que la mode est au refus du principe de non-contradiction), il pourra bien m’accuser d’être stupide et borné; il n’aura pas éclairci le moins du monde la question…