Polémique entre le cardinal Koch et le rabbin Di Segni sur le rôle de la Croix

L’excellent vaticanologue Sandro Magister vient de publier une très intéressante étude sur une polémique qui m’avait totalement échappé, mais qui me semble de la plus haute importance (surtout à quelques semaines d’Assise III).
Ce qui déclencha cette polémique, ce fut un article du cardinal Koch, président du conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, publié dans « L’Osservatore Romano » du 7 juillet pour expliquer précisément le sens de cette Journée d’Assise. Cet article contenait ces lignes:

« Selon la foi chrétienne, la paix, à laquelle les hommes d’aujourd’hui aspirent tellement, provient de Dieu, qui a révélé en Jésus-Christ son dessein originel, c’est-à-dire le fait qu’il nous a ‘appelés à la paix’ (1 Corinthiens 7, 15). De cette paix, l’épître aux Colossiens dit qu’elle nous est donnée à travers le Christ, ‘par le sang de sa croix’ (1, 20). Parce que la croix de Jésus supprime tout désir de vengeance et nous appelle tous à la réconciliation, elle se dresse au-dessus de nous comme le Yom Kippour permanent et universel, qui ne reconnaît pas d’autre ‘vengeance’ que la croix de Jésus, comme Benoît XVI l’a affirmé, le 10 septembre 2006 à Munich, avec ces mots très profonds : ‘Sa vengeance, c’est la croix : le non à la violence, l’amour jusqu’au bout’. « En tant que chrétiens, nous ne manquons certainement pas au respect dû aux autres religions ; au contraire nous le consolidons si, surtout dans le monde d’aujourd’hui où la violence et la terreur sont utilisées aussi au nom de la religion, nous professons ce Dieu qui a opposé sa souffrance à la violence et qui a vaincu sur la croix non par la violence mais par l’amour. Voilà pourquoi la croix de Jésus n’est pas un obstacle au dialogue interreligieux ; elle indique plutôt le chemin décisif que surtout les juifs et les chrétiens […] devraient accueillir en une profonde réconciliation intérieure, devenant ainsi un ferment de paix et de justice dans le monde ».

Le moins que l’on puisse dire, c’est que, pour un lecteur catholique, ces lignes n’apparaissent guère agressives pour une autre religion. On pourrait même plutôt les soupçonner d’un concordisme un peu irénique.
Mais ce n’est pas ainsi que le grand rabbin de Rome Riccardo Di Segni a lu le cardinal.
Dans l’Osservatore Romano du 29 juillet, il a ainsi répondu, nous résume Magister:

Pour confirmer cette distance, Di Segni fait remarquer que l’Église a repris dans sa liturgie les fêtes juives de Pâques et de la Pentecôte, mais pas celle du Kippour. Et ce choix est compréhensible – écrit-il – parce que « le croyant chrétien peut certainement penser que la Croix remplace de manière permanente et universelle le jour du Kippour ». Mais alors – ajoute Di Segni – le chrétien « ne doit pas proposer ses croyances et interprétations au juif comme indices du ‘chemin décisif’, parce qu’en le faisant on risque vraiment d’entrer dans la théologie du remplacement et la Croix devient un obstacle ».

Le rabbin Di Segni met évidemment le doigt où ça fait mal!
A cela, le cardinal a, à son tour, répondu:

Je ne pense absolument pas que les juifs aient à percevoir la croix comme nous chrétiens pour pouvoir prendre avec nous le chemin d’Assise. […] Il n’est donc pas question de remplacer le Yom Kippour juif par la croix du Christ, même si les chrétiens voient dans la croix ‘le Yom Kippour permanent et universel’. On touche ici au point fondamental, très délicat, du dialogue judéo-catholique, c’est-à-dire à la question de savoir comment on peut concilier la conviction, contraignante pour les chrétiens aussi, que l’alliance de Dieu avec le peuple d’Israël a une valeur permanente, avec la foi chrétienne en la rédemption universelle en Jésus-Christ, de telle sorte que, d’une part, les juifs n’aient pas l’impression que leur religion est considérée par les chrétiens comme dépassée et, d’autre part, que les chrétiens n’aient à renoncer à aucun des aspects de leur foi. Il est certain que cette question fondamentale occupera encore longtemps le dialogue judéo-chrétien ».

Au moins, voici une polémique d’intérêt!
Et qui a le mérite de montrer toute la faiblesse du dialogue judéo-chrétien des dernières décennies. Entendons-nous bien: il est évident que le respect des personnes est une excellente chose et que la connaissance des croyances de l’autre est un indéniable progrès (encore qu’on n’a pas attendu le XXe siècle pour avoir, dans l’Eglise catholique, d’excellents connaisseurs du Talmud – il suffit de lire les controverses médiévales pour constater que l’obscurantisme n’est pas nécessairement où l’on croit!…).
Mais ce respect ne peut nous dispenser de repérer les divergences fondamentales – que pointe admirablement le rabbin Di Segni.
Or, ces divergences ont été masquées, au moins du côté catholique, par des équivoques si souvent répétées que nous n’y prêtons même plus attention. Le coeur de l’équivoque en question réside, me semble-t-il, dans une interprétation maximaliste du fameux verset paulinien « Les dons de Dieu sont sans repentance ».
Ce verset est aujourd’hui trop souvent compris comme l’idée que l’alliance mosaïque serait salvifique. Mais c’est parfaitement incompatible avec la pensée de saint Paul! Je ne vois pas comment on peut concilier l’idée de dons de Dieu sans repentance et de permanence de l’élection d’Israël et l’idée que l’observation de la loi ne sauve pas, autrement qu’ainsi: la loi a permis à Israël de comprendre la nécessité du salut et d’attendre le Messie et cette promesse du salut et du Messie reste toujours d’actualité pour les fils d’Israël.
Oui, le rabbin a raison: la Croix est un signe de contradiction.
Si nous voulons être des chrétiens cohérents, je ne vois pas comment nous pouvons admettre qu’elle ne serait salvifique que pour les païens, les Juifs étant sauvés par la circoncision. Si on admet cette logique, il faut brûler les épîtres de saint Paul et condamner toute la pratique missionnaire des 2000 dernières années! J’ajoute que je suis toujours frappé par le fait que cette optique, apparemment très respectueuse de l’ancienne alliance et de l’Israël actuel, est en réalité d’un monstrueux racisme. Cela revient à dire que le Christ n’est pas venu pour ses frères selon la chair!
Si cette polémique permet de clarifier les conditions du dialogue judéo-chrétien et, plus généralement, du dialogue inter-religieux, ce sera une excellente chose. Et je me prends à espérer qu’au lieu de la confusion médiatique hélas prévisible autour d’Assise III, nous assistions à un débat théologique de qualité autour du rôle de la Croix dans l’histoire du salut…

NB: en me relisant, je m’aperçois que j’apparais bien critique pour le cardinal Koch et fort peu pour le rabbin Di Segni. Ce qui peut naturellement sembler paradoxal. Mais cela tient au fait que je n’ai pas précisé que, pour moi, comme pour le cardinal Koch dans son premier mouvement, la Croix est effectivement le lieu de l’expiation universelle. Et donc, sur l’essentiel de la polémique, je suis évidemment en désaccord avec le rabbin Di Segni. Mais je crois préférable d’admettre nos désaccords plutôt que de faire semblant d’être d’accord, ce qui ne fait progresser ni la charité, ni la vérité!